Un mois et demi après la diffusion du pilote, en octobre 2008, et devant son manque de succès, la chaîne « The CW » - qui coproduisait « Easy Money » avec « MRC » - a annulé sa programmation. Les quatre épisodes de « Easy Money » - encore inédits - sont disponibles actuellement. L’occasion est idéale, avec la saison estivale et sa programmation en pente douce, de découvrir une série arrêtée - peut-être - à tort.
Le pari des créateurs de « Easy Money » - Diane Frolov et son mari, Andrew Schneider – est osé et courageux. Il n’est pas évident de lancer une série dont les protagonistes appartiennent à une famille de prêteurs sur gage, profession qui ne suscite guère la sympathie ou le respect.
Surtout que le clan Buffkin - avec à sa tête, la mère, Bobette - est composé d’une brochette de membres déplaisants. La rousse marâtre, tout comme son insipide mari, ses enfants et ses gendres et brus, ressemblent à des tics sur le dos d’un chien. Les parents et leurs rejetons travaillent au « Pre$tige Payday Loans », l’établissement financier familial. Les individus qui font appel aux services proposés par les Buffkin sont souvent de pauvres hères désargentés et insolvables, qui en arrivent à leur dernière extrémité. Le succès - et l’argent qui en découle - quand il dépend du malheur et de la faiblesse d’autrui, transforment ses bénéficiaires en parvenus, sinistres et méprisables.
A un niveau moindre, le duo de « showrunners » a tenté de réitérer le succès de « The Sopranos », la série phare de « HBO », sur laquelle les époux étaient scénaristes. Si une famille de truands peut rencontrer le succès auprès d’un large public, alors que le système d’identification devrait - normalement - ne pas fonctionner, le faire adhérer aux tribulations d’une famille de prêteurs sur gage doit être un jeu d’enfant. Apparemment, ils se sont trompés ! Le problème des Buffkin - par rapport aux Sopranos - est que ses membres sont dépourvus d’une dimension alliant épaisseur et truculence.
Seul le personnage principal, celui de Morgan Buffkin, sort du lot. Et pour cause. Enfant adopté par le couple Buffkin, il est – par rapport au reste des membres de la famille - une pièce rapportée. Morgan se révèle intéressant dans sa dualité ; il est tiraillé entre deux extrêmes, l’allégeance à son « clan » et un environnement - notamment amoureux – qui accepte mal sa profession de parasites financiers. Une histoire raconte l’évolution d’un personnage et « Easy Money » dépeint donc la métamorphose de Morgan. Les scénaristes posent également une question importante : un individu est-il le fruit de son environnement ou des ses gènes ? Morgan est LE sujet idéal pour tenter de résoudre ce dilemme.
Je viens de découvrir la série avec son cinquième épisode, « Extra Mayo » et le tout récent « Bassmaster » et je dois encore parfaire ma connaissance des Buffkin et de leur univers. Dans le dernier épisode, Julia Miller, la copine de Morgan lui rend visite au « Prestige Payday Loans ». Un asiatique – certainement commerçant – se dévêtit rageusement et lance ses vêtements contre la vitre blindée qui protège la préposée aux encaissements. Le désespoir qu’elle entrevoit lui fait aussitôt tourner les talons.
Plus tard, quand Morgan tente de la contacter, elle ne répond pas à ses appels. Le jeune homme se rend alors au laboratoire scientifique dans lequel elle travaille. Comme elle est absente, il dépose sur sa paillasse une tirelire en forme de gros cochon rose et y glisse une pièce dans la fente. On peut lire sur l’animal en céramique l’inscription suivante : « Neither a borrower nor a lender be », une citation extraite du « Hamlet » de William Shakespeare. Autrement dit, « Il ne faut ni emprunter, ni prêter d'argent ». Sage sentence mais qui, si elle était appliquée au pied de la lettre, verrait la disparition pure et simple du « business » qui fait grassement vivre Morgan et sa famille. A son niveau, c’est peut-être son souhait !
Autre référence à Shakespeare et à ses pièces de théâtre. Dans le pilote, Morgan fait référence à « Shylock », personnage d’usurier juif dans « Le Marchand de Venise », pour résumer les activités qu’exercent ses parents. Sa mère s’insurge contre cette définition réductrice et péjorative. Elle considère son entreprise davantage comme une œuvre de bienfaisance qui vient en aide aux individus, quand les banques refusent d’accomplir leur office. Le sordide des affaires est atténué par une maxime ironique placardée dans les locaux du « Pre$tige Payday Loans » : « In God We Trust, All Others Pay Cash » (« En Dieu nous avons foi, tous les autres règlent comptant »).
Si Brandy, la fille Buffkin, accepte également mal la situation au point d’avoir épousé – en signe de contrition - un « looser », Cherise, une hispanique plantureuse mariée à Cooper, le fils Buffkin, s’en arrange parfaitement. Dans le cas de ce crétin congénital, plus bête que méchant, l’adage populaire, « on n’épouse pas la femme que l’on désire, mais celle que l’on mérite » prend toute sa valeur !
Roy Buffkin, le père, est une sorte d’énergumène sans envergure qui, s’il n’avait pas épousé Bobette, aurait certainement passé le plus clair de son temps dans le bureau de l’aide social. Cooper - qui visionne sur internet des vidéos au contenu débilitant, pendant son temps de travail - est incontestablement le fils de son père. Famille « Ewing » du pauvre, le clan Buffkin partage une magnifique propriété, dont le centre est la demeure majestueuse des parents. L’opulence des lieux et le luxe ostentatoire tranchent avec la mentalité triviale des occupants. Morgan, de nouveau lui, en a une conscience acérée.
D’autres personnages – le plus souvent originaux - viennent compléter le petit monde de « Easy Money ». Manny et PePaw Mamayo sont deux représentants archétypaux de l’île d’Hawaï. Les deux frères sont vêtus de chemises à fleur et possèdent une dégaine de « bon gros ». Mais que l’on ne s’y trompe pas, ils ne sont débonnaires que vue d’avion. Les Mamayo sont également prêteurs sur gages, mais les Buffkin considèrent qu’ils dénaturent la profession. C’est tout dire ! En effet, la fratrie inséparable n’hésite pas à torturer ses « clients » pour récupérer son argent… et avec les intérêts.
Un perroquet sur l’épaule, Shep est, quant à lui, un Indien d’Amérique qui a troqué l’Appaloosa ancestral pour le fauteuil roulant. Sale et dépenaillé, il traîne autour de la boutique des Buffkin ; désœuvré et bavard, il se mêle des affaires des autres. On trouve également la blonde Madison et son mari Larry Conroy, qui dirigent une entreprise florissante de « Self-stockage ».
Le personnage le plus intéressant est l’époux de Brandy Buffkin. Dans le pilote, Mike Klink se présente comme un gagnant et un individu chanceux – notamment parce qu’il a réussi à attirer l’attention de la charmante Brandy. Il se révèle être rapidement un « looser », désespéré à l’idée de ne pas réussir. Il tente de trouver sa voie et, par là-même, une place au sein de sa belle-famille. Peut-être lui manque-t-il une aptitude indispensable pour percer, la propension d’escroquer et de tromper ses semblables !
Les intrigues développées dans la série évoluent notamment autour des actions de recouvrement que les frères Buffkin effectuent dans le but de récupérer leurs dues auprès des mauvais payeurs. Morgan, comportement légitime de la part d’un enfant adopté, essaie de renouer avec son passé. C’est de ces situations conflictuelles qu’est censé découler l’intérêt et le caustique, tout relatif, des situations.
Le personnage de Bobette Buffkin est interprété par Laurie Metcalf, méconnaissable. Je ne l’avais plus vu sur le petit écran depuis « Roseanne ». Dans cette mythique « sitcom » des années quatre-vingt, elle jouait le rôle de Jackie Harris, la sœur de Roseanne Conner. Jay R. Ferguson, apparu dans le spielbergien « Surface », endosse, de nouveau, les habits du crétin dépassé par les événements. Avec son physique de bourrin, il compose un parfait Cooper Buffkin.
Si j’en juge par les quelques épisodes que j’ai pu visionner, l’annulation de la série semble davantage découler des dissensions - notamment financières - qui opposaient « The CTW » à « MRC », plutôt que de la qualité intrinsèque du programme ou de son manque d’audience. Les « Showrunners » tenaient un sujet intéressant qui méritait d’être développé. Les personnages commencent juste à se débarrasser des clichés qui les retenaient prisonniers - à l’exception du pauvre Cooper, toujours aussi ridicule et caricatural. Une saison supplémentaire aurait été la bienvenue pour faire évoluer tout ce petit monde.
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