« Sons of Anarchy » est un nouvel exemple de séries que j’ai survolé sommairement lors de sa diffusion. De même, je l’ai jugé trop rapidement, en me focalisant sur la seule violence graphique qu’elle véhicule. A l’approche de la saison deux - dont la diffusion débute le 9 septembre prochain sur la chaîne « FX » - je me suis immergé en profondeur dans un programme à la thématique beaucoup plus complexe que son apparence première ne le laisse supposer.
La devise de la ville (fictive) de « Charming », sise en Californie du nord, est « Notre nom parle pour nous ». Malheureusement, son appellation éloquente de « Charmante », ainsi que son slogan lapidaire démentent totalement la réalité du terrain. En effet, l'agglomération se situe à la croisée des chemins d’une guerre de territoires que se livre un quatuor de gangs pour le contrôle d’un ensemble de commerces illégaux.
Les « Sons of Anarchy » est un groupe de motards natifs de la ville de Charming. Derrière les activités diurnes et passablement légales que ces derniers exercent au sein d’un garage, ils en cachent d’autres nocturnes et beaucoup plus délictueuses. Pour légitimer leurs présences et leurs activités répréhensibles, Clay Morrow - le leader de la bande - présente les « SoA » à la population locale et à ses édiles sceptiques, craintifs ou corrompus, comme le dernier rempart contre la barbarie et le danger que font peser des gangs antagonistes. Les « SoA » prétendent posséder une éthique, une morale et des tabous qui font défauts à leurs adversaires. A l’image de leur entreprise de réparations automobiles, cette exposition n’est que pure façade. Si les autres groupes qui menacent la tranquillité de la ville - les « Nords », les « Mayans » ou les « One-Niners » - ne sont effectivement pas des enfants de chœurs, les « SoA » n’ont rien à envier à leur nature sociopathe.
Créer des personnages de la trempe de ceux de « Sons of Anarchy » dénote chez Kurt Sutter - le « showrunner » de la série - d’un esprit à la fois courageux et suicidaire. Les « SoA » n’appartiennent pas à la catégorie des héros que le téléspectateur lambda a envie de voir triompher. Son identification aux protagonistes étant quasiment impossible, ce dernier n’aspire qu’à une seule chose : assister à la chute irrémédiable des membres du club de motards. Même Jackson « Jax » Teller - l’élément le plus jeune et le plus conciliant de la bande - n’échappe pas à la règle. Lui trouver des circonstances atténuantes est parfois bien difficile !
Dès le commencement de la série, le monde des « SoA » contient en son sein les germes de sa propre destruction. Puisque Kurt Sutter reconnait que son programme est inspiré d’une tragédie shakespearienne - « Hamlet », pour ne pas la citer - le téléspectateur se doute qu’il y a du parricide dans l’air ! Pour ne pas obérer le futur de sa série, son créateur va tout de même se débrouiller pour que cette déroute intervienne le plus tard possible.
Aux deux personnages déjà cités - Clay Morrow et « Jax » Teller, son beau-fils - il faut y adjoindre un troisième élément incontournable de l’équation, Gemma Teller Morrow. Epouse du premier et mère du second, cette personnalité forte et manipulatrice unit les deux individus dans une relation, qui au fil des épisodes, conduit à un antagoniste irréductible.
Ce qui fait la richesse d’un être humain, c’est le paradoxe qui anime sa personnalité ! Et les protagonistes de cette série dramatique n’en manque pas. En dépit des échauffourées qui opposent les « SoA » aux autres gangs limitrophes, Clay Morrow n’hésite jamais à rencontrer les différents chefs de clans et à passer avec eux des accords pour sauvegarder le bénéfice de ses activités douteuses. Rompus à la langue de bois et au mensonge opiniâtre, si nécessaire, il pratique aussi avec une facilité déconcertante la « Reductio ad Hitlerum ». Dans l’épisode 12, il faut l’entendre traiter June Stahl de « porc fasciste » parce qu’elle ose s’acharner sur son club, bien que ce dernier est responsable d’actes innommables. Selon Clay, cette agent de l’ATF est jalouse de ce que les membres de « sa famille » possèdent et qui lui font défaut. A savoir, une famille, des amis, une belle maison. Bref, le « Rêve américain » petit-bourgeois auquel, même un serial-killer comme « Dexter » aspire !
Ernest Darby est le chef des « Nords », un groupuscule défenseur de la race blanche et adversaire des « SoA ». Ce quinquagénaire couvert de tatouages xénophobes en pinçait dans sa jeunesse pour la vraiment peu aryenne Gemma, à l’époque où elle n’était que Teller. Il n’est pas besoin de pousser bien loin les investigations pour s’apercevoir que la dame appartient davantage à la race sémitique qu’à celle de blonds ancêtres scandinaves. Cette évidence n’a donc pas échappé à un personnage aussi avisé qu’Ernest Darby. La passionaria ne laisse pas les hommes de pouvoir indifférents, quelle que soit leur orientation idéologique.
Toujours dans l’épisode 12, le téléspectateur incrédule découvre que le terrifiant Alex « Tig » Trager - l’âme damnée de Clay Morrow - est terrorisé à la simple vue de jouets. Incompréhensible pour un gaillard de sa trempe qui ricane devant le triste spectacle des cadavres calcinés de deux prostituées mexicaines encore « dégoulinant de son sperme » (voire épisode 2).
Immanquablement, au fur et à mesure que le spectacle se rapproche de son épilogue, l’univers monolithique des « SoA » - ainsi que leurs personnalités entières - se fendille et laisse entrevoir des contradictions irréfragables. La mort de l’épouse de l’un d’entre eux représente le point d’orgue de la chute annoncée.
Si selon la définition d’Elysée Reclus - un des fondateurs français du mouvement - « l'Anarchie est la plus haute expression de l'ordre », les membres de « SoA » en offrent une vision très personnelle. L’Anarchie dont ils se prévalent est un système qui leurs permet d’exercer en toute quiétude leurs pires exactions. Plus proche de la barbarie et de la décadence, leurs comportements irresponsables légitime la question : « Mais que fait la police ? ».
Dans l’épisode 13, David Hale - le jeune Shérif adjoint qui fait souffler le vent du changement - résume à merveille la situation que son supérieur hiérarchique a laissé s’instaurer : « Tu as signé un pacte avec le Diable pour préserver la paix ». Wayne Unser, le chef de la police de Charming - totalement vil et corrompu - se doutait, de toute manière, qu’avec ou sans son consentement, les « SoA » auraient mené au sein de la ville dont il a la surveillance leurs activités illégales. Pour répondre à son futur remplaçant, le vieux shérif a donc joué la carte suivante : « Les « SoA » sont des démons, mais ils sont Nos démons ! ».
Pour en revenir rapidement au mythique « American Dream » et aux orientations « idéologiques » des « SoA », Clay Morrow arrange également à sa sauce personnelle la notion de libre-entreprise. Puisque le capitaliste traditionnel s’accommode très mal du port du cuir clouté, des cheveux longs et graisseux, des tatouages permanents et vindicatifs et du chevauchement bruyant de la Harley-Davidson, Clay Morrow a créé, en marge du système, son capitalisme de secours qui lui permet, ainsi qu’à toute sa petite « famille », de gouter aux joies du libéralisme sans entrave. D’ailleurs, le sacerdoce de truands n’empêche nullement les « SoA » d’être des patriotes convaincus et de vénérer la « bannière étoilée » et les principes qu’elle véhicule.
Ironiquement, alors que la majorité des femmes - à l’exception notoire de Gemma - sont traitées comme de vulgaires morceaux de viande que les membres des « SoA » utilisent pour satisfaire leurs appétits sexuels, le danger qui les menace émane d’une femme à poigne. June Stahl tient tête à Clay Morrow et à ses sbires avec un courage et une détermination qui font défaut à bon nombre d’hommes. De plus, elle commet sur ses partenaires masculins des attouchements sexuels qui, s’ils étaient perpétrés par ces derniers, leurs couteraient leur carrière. Même le Shérif adjoint David Hale – pourtant intègre et ardent partisan de la chute des « SoA » - désapprouve les méthodes « couillues » mais irréfléchies qu’utilisent la virago. In fine, elles conduiront d’ailleurs au meurtre par méprise de Donna Winston, l’épouse d’un membre de l’équipe.
Je pourrais disserter encore pendant de nombreux paragraphes tant cette excellente série de Kurt Sutter est riche en interprétations diverses. Une fois de plus, une œuvre de fiction télévisuelle aborde le thème de la rédemption. « Sons of Anarchy » permet de suivre l’évolution psychologique des protagonistes qu’elle met en scène. Et ce périple - bien plus que la violence graphique utilisée comme simple détonateur - qui fait tout l’intérêt et la force du programme.
« Les temps ont changé ». C’est ce que murmure à « Jax », « Piney » Winston, le beau-père de Donna, alors que ce dernier se recueille sur la tombe de son défunt père. Le co-fondateur des « SoA » lui tend un exemplaire du manuscrit que John Thomas Teller a rédigé. A l’inverse de Clay Morrow, lui était un idéaliste aux convictions anarchistes sincères, mais ces dernières n’ont pas survécu au pragmatisme de la situation économique. A travers ce geste, le vieux « Piney » offre au fils de son meilleur ami davantage qu’un simple pamphlet. Il lui fait passer le flambeau de la continuité des idéaux paternels, une possibilité de retour aux sources en même temps qu’un changement complet de direction pour les membres de la « SoA ».
Le premier épisode de la saison 2 de « Sons of Anarchy » sera donc visible sur la chaine « FX » dès le 9 septembre prochain. Intitulé « Albification » (terme de chimie ancienne qui signifie « Action de rendre blanc »), les « SoA », en pleine crise d’identité, affrontent un nouvel adversaire, la « League of American Nationalists ». Mené par Ethan Zobelle, son éminence grise et AJ Weston, son homme de main, la « LOAN » vient contester - intramuros - la légitimité du groupe de Clay Morrow. Ernest Darby, son leadership sur le gang des « Nordics » et ses tatouages racistes semblent faire pale figure en comparaison de Zobelle et de sa bande !
Avec l’introduction de la fille d’Ethan Zobelle - Polly - Kurt Sutter ne va-t-il pas - après s’être inspiré de « Hamlet » - nous offrir un « remake » d’un autre classique de William Shakespeare, « Roméo et Juliette » ?
samedi 5 septembre 2009
« Sons of Anarchy »: « Ames sensibles, ne pas s’abstenir ! »
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